Histoires d’immigrants d’une guerre de frontière

:: Le 29 août

Frontière Sud de l’Europe. Espagne. Ville autonome de Melilla.

02.00h

Nous sommes arrivés à la clôture. J’ai dû me couper avec les restes de fil barbelé. Cette fois nous sommes 52 (cinquante deux). Hier, le groupe de Jusef essaya aussi de passer la clôture. Nous nous sommes divisés en trois groupes pour sauter par dessus. Nous nous disons adieux. Le moment est arrivé. J’observe l’expression du visage de Salim, il sourit et me montre l’autre côté avec le menton. Un appel en arrivant. On se verra là-bas.

Deux voitures nous aperçoivent. Quatre gardes en sortent. Les balles de gomme commencent à fuser. Elles sonnent comme des coups de canon. Arrivent alors de nombreuses de jeeps et voitures. Je saute la première clôture en essayant de porter avec moi l’échelle. Les gardes descendent à toute vitesse et leurs pas s’entendent chaque fois plus forts. Maintenant, le bruit se prolonge. Nous sautons la deuxième clôture. Tous. Il n’y a plus de silences.

Les échelles ont bien résisté. Je vois que Sam et Adama saignent. Nous surveillons d’un côté comme de l’autre avant de courir. Nous sommes 6 (six). Où sont passés Nipa et Nam ? Le nuage de poussière redescend. Deux corps gisent sur le sol. Je ferme les yeux puis les ouvre et je vois qu’ils sont vivants. Allons les aider. Ils vomissent du sang. Nam a reçu une balle en pleine poitrine, tirée quasiment à bout portant (deux mètres de distance). Nipa ne parle pas mais Arianne était à ses côtés quand la balle l’a touchée à l’estomac.

Les gardes arrivent le fusil à la main. Ils nous ont coincés. Nous les regardons mais ils ne nous voient pas. ? te ven o no ? Nipa et Nam continuent à vomir. Décharges électriques. Je vois que Nam cesse de bouger. Au moins ils ont cessé de nous frapper. Ils commencent à nous relever du sol : Allez en haut ! Vous entendez ! Allez le noir, en haut !. Ils vont devoir les traîner. Nipa a encore les yeux ouverts et me regarde. Nam est un corps inerte. Ils nous conduisent en bas, ils ouvrent la petite porte. A nouveau la petite porte. Ils nous renvoient dehors. Nous entendons les pas des marocains et nous nous mettons à courir très vite, nous courons, nous courons. Nous nous cachons dans la nuit.

Frontière sud de l’Europe. Le Maroc.
Campements d’immigrants de la forêt de Nador. La clôture de Melilla

08.00 h

Le soleil s’est levé depuis des heures. Nous sommes peu à peu sortis de chacune de nos cachettes. Nous apparaissons et nous nous reconnaissons peu à peu. Il faut aller à la recherche de ceux qui manquent.

Le corps inerte de Nam gît abandonné à 50 mètres des barbelés. Je sens de très loin une douleur intense qui me parcourt tout le corps. Je me sens mourir de l’intérieur. Les images du saut nous reviennent. Nous sommes en train de crier en même temps que nous nous approchons l’un de l’autre. Jusef se décompose en touchant son corps froid. Nous l’aidons à se mettre sur pied et instantanément nous nous emparons tous du corps (el cual de Jusef ou de Nam ?) pour l’emmener au campement avec nous.

Nassur le Guinéen affirme que les gardes marocains ont emporté la dépouille de Nipa à l’aube. Peu de temps avant, nous courûmes jusqu’à la forêt. Peut-être n’ont-ils pas vu le corps de Nam ?
Peut-être ont-ils pensé que deux morts c’était trop ! ?

13.00 h

Nous allons en ville pour demander de l’aide. Quelques appels qui peuvent prouver ce qui s’est passé et le raconter au monde entier. Il faut que nous soyons vus et entendus. Les morts ne sont pas visibles. Tout se précipite. L’Europe? Des démocraties défendues par des coups de feu en pleine la nuit, des couteaux tranchants et du sang sur la peau des voyageurs.

17.00 h

Au campement l’ambiance électrique est d’une densité à couper au couteau. Quelques regards se perdent. Nous sommes assis et essayons de trouver des portes de sortie. Dans le centre (de k ?, centre de la cuidad, del campamiento ?) Le corps de Nam est au moins protégé. Nos corps maltraités parlent ou plutôt, ils crient. Nous nous surveillons continuellement, nous cherchons des réponses dans les yeux des autres. Nous ne permettrons pas qu’une autre personne meure toute seule sur ce long chemin. Ce ne sont pas des morts de la terre de personne.

Nous portons le corps inerte de notre compagnon près de la clôture. Qu’ils ne ferment pas les yeux les gardiens du mur maudit ! Ils sont là, les assassins salariés des puissants. Les cris nous sortent de l’estomac : Assassins ! Ils nous regardent. Ils parlent entre eux. Assassins !

Les gardes royaux arrivent. Ils nous entourent. Nous irons avec eux déclarer les morts de la nuit. J’ai tout vu. Nous n’avons pas d’autres choix. Viendront alors les interrogatoires, les questions malicieuses. Certains se sont déjà enfuis.

:: Le 31 août

Frontière sud de l’Europe. Le Maroc.
Campement d’immigrants de la forêt de Nador. La clôture de Melilla.

06.00 h
Les militaires marocains pénètrent dans le campement. Nous sommes cachés dans la forêt mais nous savons qu’ils ont arrêté beaucoup de personnes, combien au juste ? Nous ne le savons pas. Nous devrons attendre demain pour savoir qui est parvenu à s’échapper. Nous, nous nous sommes mis à courir bien avant eux. Leurs pas sont moins fermes mais la terre tremble avec la même intensité.

Les hélicoptères survolent encore la zone. Leur bruit terrifiant nous fait trembler. Les branches des arbres vibrent. Nous entendons parler en espagnol. Près de la clôture, ils se mettent d’accord. Nous entendons les cris de Hammu et de Salem. Ils les regardent dans les yeux sans les voir. Les tirs te frappent à l’intérieur. Tu sens que tu meurs. Nous mourons tous à chaque bourdonnement. Je vois d’autres yeux dans la nuit, entre les feuilles. Nous entendons les cris des compagnons. Les minutes passent au-dessus de moi.

15.00 h

Il a fallu attendre plusieurs heures avant qu’ils ne décident de partir. Alors, nous commençons à appeler les personnes susceptibles de nous aider. Nous sommes toujours cachés entre les branches. Nous leur ( ?) expliquons qu’ils nous ont appelés pour nous dire qu’ils les emmènent en Algérie. Ils leur font rebrousser chemin. Certains sont blessés, atteints par les par les coups de poings et les coups de crosse des gardiens. Ils font leur travail plus vite que jamais. Ils les font monter dans les autobus et ils les emmènent, ils les emmènent.

Les militaires ont apporté la nourriture et les couvertures. Ils ont rasé tout ce qu’ils ont trouvé sur leur passage. Ils ont brûlé les magasins. Ils ont saccagé toute la nuit. Changements de garde incessants. Il paraissait que nous ne sortions pas de celle-ci. Nous devons nous rassembler à nouveau. Il faut passer, il faut sauter. Nous essaierons à nouveau.

:: Le 8 septembre
Frontière sud de l’Europe. Le Maroc.
Campement d’immigrants de la forêt de Benyounnes. La clôture de Ceuta

04.00 h
Malgré la distance, le bruit des pas résonne fortement. Le bruit de ces hommes chaussés de bottes lourdement robustes qui ne s’arrêtent devant rien. Parfois, il semble qu’ils s’ennuient. Alors, ils fument des cigarettes américaines. Nous les voyons à travers la clôture. Nous les distinguons, nous connaissons leurs visages et nous essayons de comprendre leurs regards. Nous aurions voulu lire dans leurs yeux avec les nôtres, leur apprendre à regarder de l’autre côté. Pour pouvoir traverser, ne serait-ce que quelques minutes, pour pouvoir traverser.

Les lumières sont maintenant plus intenses. Il y a quelques semaines, ils n’étaient pas plus de quatre ou cinq à parcourir les huit kilomètres. Maintenant ils sont au moins une trentaine. D’immenses projecteurs mobiles , qui illuminent parfois aussi de ce côté, sont arrivés. Arrivés il y a moins de trois jours, Ils ( ?) sont beaucoup plus maintenant. Ils portent des insignes qui brillent avec le reflet des lumières. Ils ont des visages jeunes, bien qu’ils paraissent avoir vécus bien d’autres guerres.

Tout se précipite. Nous ne pouvons plus retourner en arrière. La gendarmerie nous suit de très près maintenant. Cette semaine, ils ont arrêté quelques-uns des nôtres sur leur chemin de retour en ville. Ils étaient allés acheter de la nourriture et des cordes. Ils apportaient aussi les recharges nécessaires à nos téléphones portables. Maintenant, certains devront y retourner pour les recharger. Ils nous appellent depuis le sud, ils ont détruit un des camps de la zone. Ils disent qu’ils les emmèneront à la frontière avec l’Algérie. Ce soir nous sauterons à nouveau.

:: Le 13 septembre
Frontière sud de l’Europe. Le Maroc.
Campement d’immigrants de la forêt de Nador. La clôture de Melilla.

12.00 h

On parle déjà d’un autre mort. On dit qu’il était dans le coma depuis le 8 dans un hôpital du côté espagnol. Il est mort hier. Munir et Hassane ont tout vu.

Nous étions cachés dans les broussailles. Les gardes marocains rouèrent de coups son corp, devenu presque immobile. Nous tremblions. Nous vîmes quelque chose briller. Ils sortirent alors leurs poignards pour lui poignarder les jambes. Le corps tomba par dessus un remblai. Il était moribond quand les animaux s’en sont allés. Nous serrions nos poings très fort pour ne pas hurler. Des animaux. Nous nous approchâmes du corps de notre frère, nous parvîmes à le lever. Quelqu’un nous sifflat de l’autre côté de la clôture. Lui aussi avait tout vu. Il doit aller à l’hôpital. Nous rapprochîmes de lui. Ils disparurent et nous retournâmes dans la forêt.

Nous ne savons pas encore qui sont ces quelques morts dont on parle. Les disparitions augment de jour en jour. On dit que ce garçon qui est mort hier était du Mali. Peut-être Alem ou Rasid. Nous ne savons rien d’Idrissa depuis qu’il est allé faire ses déclarations avec les gardes royaux. Les morts sans nom apparaissent, comme sur notre terre (comme dans notre pays ?), comme dans toutes les guerres.

17.00 h
La clôture est en œuvre. L’Afrique. Allons-y tous (huir or ir ?), pourquoi pas ? La terre de la non existence, du silence du désert. Trous noirs du présent. Qu’ils nous effacent de la carte, que les prix du saut, du ferry et de la barque explosent. Qu’ils nous enlèvent tout. Même ceux d’entre nous, qui ont demandé l’asile politique, n’ont plus grand chose à perdre. Nous crions aussi pour être entendus mais ils ne nous écoutent même pas. Nous marchons, le voyage se prolonge, nous ne sommes pas encore arrivés. Il faut continuer à marcher.

:: Le 15 septembre
Frontière sud de l’Europe. Le Maroc.
Les forêts de Nador. La clôture de Melilla.

02.00 h

Ils portent le corps percé par les maudites balles de gomme. En plein dans le cou. Mort. Des yeux brillants entre les branches. Redoutables, tristes et furieux. Ils se regardent tout en cherchant des réponses. Que se passe-t-il ? Le harcèlement de la garde royale n’en finit plus. Les enfants apprennent la valeur du silence dès leur plus jeune âge. Ils grandissent entre les fusils et les balles réelles. Maintenant, des deux côtés.

Frontière sud de l’Europe. Le Maroc. Rabat.
Quartier d’Ayn Nage 2.
04.00 h
De forts coups aux portes ainsi que les cris des enfants nous réveillent. Ils arrivent aussi jusqu’ici. Ils sont beaucoup et ils sont pressés. Ils entrent. Des coups. Ils nous font sortir de nos maisons. Ils agrippent les bras de ceux qui résistent et frappent sans plus. Juste là où il faut, sans calcul. Nous sortons et ils nous regroupent. Ils nous traitent comme des animaux.

Beaucoup de compagnons lèvent leurs papiers d’asile et les apposent sur le visage. Personne ne prête attention. Les enfants crient. Le silence est terminé pour cette nuit. Dans ce quartier, nous sommes, surtout, des congolais et des ivoiriens. Quelques nigérians. Nous sortons de la guerre pour y retourner. Celle-ci est une guerre non déclarée.

Il y a des blessés partout. Les gardiens de la loi ne perdent pas le temps. Ils nous parquent dans les autobus. Vas y le noir !, plus vite ! . Nous ne savons pas combien nous sommes. Nous ne savons pas si nous sommes tous au complet. Je vois que Amina saigne. Ngodi boite, il ne peut presque pas marcher. Ils nous tuent, lentement, ils nous tuent. Nous voyons que nous sommes des centaines et nous essayons de résister. Mais ils sont nombreux et aussi bien armés. Les coups n’arrêtent pas jusqu’à faire marcher les machines. Vous n’y retournerez plus !. Ils rient. A nouveau la frontière avec l’Algérie.

L’air nous manque cruellement. Les autobus de la mort. Les bras sortent des fenêtres à la recherche d’une possibilité. Amina continue à saigner. Ceux qui sont parvenus à cacher leurs téléphones donnent des informations. Des cris désespérés. Ils disent qu’ils feront tout ce qu’ils peuvent, que nous devons rester unis. Que nous devons continuer à demander l’asile.

Mpele a la tête ouverte. Sa main ensanglantée serre encore fort les papiers. Les gendarmes sont alarmés et arrêtent la caravane. Il y a beaucoup d’autobus, au moins 10 (dix). Beaucoup de sang. Il y a trop de morts. Nous continuons.

:: Le 21 septembre
Frontière sud de l’Europe.
Le réseau.

23.00 h

Des nouvelles nous parviennent tous les jours. À n’importe quelle heure. Nous sommes avec eux dans cette affaire. Tout se précipite. Les coups de filet nocturne, la petite porte. Cela fait longtemps qu’ils ne nous manquent pas. Aqui no entiendo lo que quieres decir, si intentas hacer ironia o algo asi no ?

Le Maroc joue bien ses cartes. Eux mêmes nous l’ont dit. Ils les ont poussés franchir la clôture ces derniers jours. Ils ont parqué les leurs dans des campements. C’est une question d’argent. Des millions d’euros. Le dock. Ils peuvent le faire en béton ou en acier. L’eau cherche son cours pour continuer à avancer ou finit par exploser le mur.

Ils ne sont pas tant nombreux ceux qui passent au-dessus de la clôture. Tu peux toujours trouver un autre chemin. Ceux qui sautent la clôture, sont ceux qui la parcourent à pied. Si tu peux payer, tu as le choix.

Ils ont restitué à l’Espagne un groupe de Sénégalais demandeurs d’asile. Il y a des semaines que nous n’avons pas de bonnes nouvelles. Malgré cela, nous le célébrons. Quelques-uns le font depuis les cellules, au Maroc. Ils envoient des salutations. Les mails n’ont pas arrêté de circuler. Nous sommes d’autres.

::Le 27 septembre

Frontière sud de l’Europe. Espagne. Ville autonome de Melilla.
La clôture.
02.14h
Nous avons sauté. Cette fois, nous n’avons pas tous réussi à le faire. Il y avait de la panique ce soir dans les campements. L’armée nous oblige à être invisibles. Ils sont chaque fois plus nombreux et nous moins nombreux. Ils en ont arrêté des centaines, dans tout le pays, peut-être des milliers. Ils nous ont appelés. Il n’y a pas de marche en arrière possible. Nous courrons.

Nous courrons en direction de la ville. Je me suis coupé au bras et il n’arrête pas de saigner. Nadin essaye de me faire un garrot avec les restes de sa chemise en lambeau. Il faut que nous soyons plus rapides. Nous fuions de la garde civile. S’ils nous prennent avant qu’on arrive au commissariat, ils nous restitueront par la petite porte. Courir, rapidement, courir. Nous nous cachons entre les voitures afin de sortir quand tout sera dégagé. Ken nous guide. Nous courrons dans la ville. Il est là le commissariat, au fond. Un tout petit peu plus loin.

:: Le 29 septembre
Frontière sud de l’Europe.
Le réseau et la clôture.

03.50 h

Le téléphone sonne. Il y a moins de 50 minutes environ, 200 immigrants ont essayé de sauter la clôture. Beaucoup ont réussi. Il y a plus de 40 blessés graves et peut-être deux morts. La communication coupe. Qu’on s’occupe des blessés et qu’on voie ce qui se passe. Nous appelons sans cesse. À 4.30 nous ne parvenons à réveiller à plus d’un journaliste. Nous descendons dehors pour charger le portable. 30 euros.

Jamais autant d’immigrants n’avaient sauté la clôture à Ceuta. Ils appellent. La garde civile veut emmener les blessés à l’hôpital. Ils ont peur. Les cris et les coups s’entendent. Nous avons peur. Asile, nous voulons l’asile ! -.

05.30 h
L’ambulance est sur le point d’arriver. Un peu plus tranquilles, nous continuons à appeler. Quelqu’un doit témoigner de la demande d’asile. Nous appelons. L’asile! Le ton de la conversation monte. Ils crient. Ils les emmènent vers la petite porte. Des bousculades et des coups. Ils veulent le faire avant l’arrivée de la presse. Résister jusqu’au matin, demander l’asile, tous ensemble. Le caprice des autorités, une décision rapide d’en haut, qui sait ? La légalité internationale n’existe pas dans cette guerre de frontière.

Les congolais se sont jetés sur le sol. Nous sommes plus d’une centaine, partagés entre plusieurs groupes. Nous ne sommes plus tous ensembles. Des pleurs. Un bébé de trois mois est mort, d’une fille que nous connaissons ???. C’est sa maudite guerre et ceux là sont nos morts. Nous ne nous oublions pas. Sa mère essayait de traverser avec le bébé dans ses bras. Les coups des balles de gomme et les gaz les ont fait tomber et le bébé est mort. Il est mort sur le territoire marocain.

07.08 h
Le premier journal télévisé parle de 6 morts. Ils (c’est qui ces putains de ils !!!) nous appellent depuis le Maroc. Déportation illégale en masse. Ils ne sont pas allés au commissariat et maintenant ils sont de retour dans la forêt. Beaucoup de tirs venaient de la garde civile. Ils y ont laissé certains. D’autres directement à l’hôpital.

Six morts ? Nous ne savons ni comment ni à quel moment cela est arrivé. Nous ne savons pas pourquoi ils ont décidé de sauter ainsi cette nuit. Ce n’est pas une stratégie habituelle dans les campements de Ceuta. Nous ne savons pas grand chose de ce qui s’est passé. On dit qu’à Melilla ils réussissaient à passer et que peut-être ils ont essayé de passer ensemble.
Les dirigeants se réuniront dans quelques heures. De l’argent pour les gardiens. Des millions d’euros.

:: Le 02 octobre
Frontière sud de l’Europe. Le Maroc. Rabat.
Gendarmerie numéro 15

09.35 h
Nous sommes trente. Tous avec de la demande d’asile. Toi le noir là-bas du calme!. À l’intérieur, tous à l’intérieur !. Les cellules sont petites. Sales et humides. Hannas meure de faim. Nous n’avons même pas droit à un peu d’eau.
Un rayon de lumière entre sous la porte. Elle s’ouvre. Ils nous laissent repartir.

Frontière sud de l’Europe. Le Maroc. Rabat.
Gendarmerie numéro 3.

10.20 h

Nous sommes plus de 50. Tous dans la même cellule. Gris. Je m’étouffe. Karim n’a même pas 17 ans.

22.10 h

Ils nous ont fait sortir rapidement et ils nous font monter dans les autobus. Nous n’y sommes pas tous. Adama l’Ivoirien a une infection à l’estomac. Il se tord de douleurs. Les médicaments. Il y a un garçon qui est déjà moitié mort. Allongé par terre, il ne réagit pas. Il respire mais ses yeux sont blancs. Ma vie est plus en danger ici que dans mon pays. A qui profite cette barbarie ?

:: Le 03 octobre Frontière sud de l’Europe. Le Maroc.
Route de Bouánane.

18.44 h

Un nuage de poussière sur l’asphalte. Au moins une trentaine d’autobus. Il faut garder des forces. Quelques-uns sont déjà là, abandonnés, dans le désert. Sans eau ni nourriture. Dans des petits groupes pour ne pas résister. Mourir ici ou dans mon pays. Ici c’est est une mort lente.

Nous arrivons. Les moteurs sonnent. Nous avons peur pour ceux qui sont blessés. La nuit devient de plus en plus obscure. Nous appelons sans cesse. Ils sont en train de nous tuer. Nous sommes déjà mortes, beaucoup d’entre le sont déjà, nous sommes déjà mortes. Je serre très fort la main de Mansour. Il faut maintenir le contact.

:: Le 05 octobre
Frontière sud de l’Europe. L’Algérie.
Désert du Sahara.

04.11 h

14 morts. Il n’y a rien à boire. Ils nous ont emmené mourir dans le désert. Au néant.

Nous marchons sans arrêt en cherchant les lumières du fond. Nous avons perdu beaucoup de compagnons sur le chemin. La nuit et le sable. Omar avait une jambe cassée. Nous nous regardons en descendant des autobus. Je porte dans mes yeux la rage de chacun d’entre nous et la panique aussi. Leïla n’est pas arrivée non plus. Il me reste un peu de batterie de portable. Jusqu’ aux lumières ou jusqu’à ce que le soleil se lève. Ils disent que ça c’est l’Algérie.

Nous sommes les voyageurs du voyage sans fin. Des corps maltraités qui retournent à la vie. Nous sommes remplis de mort mais nous allons retourner à la route. Si la nuit passe nous pourrons refaire le chemin.

Frontière sud de l’Europe. Le Maroc.
Forêts de Nador.
06.20 h
Toute la nuit. Nous avons résisté à K ? (al frio, la hambre ?) entre les arbres pendant des heures. Nous nous déplacions par petits groupes. Ils étaient des milliers, les militaires. D’où sont ils sortis ?. Nous, nous courons, nous sommes rapides et silencieuses. Nos enfants ont oublié les pleurs.

Ils nous emmènent toutes. Ils brûlent tout sur leur chemin. Ils nous utilisent jusqu’à l’ épuisement. Des animaux nauséabonds, des serviteurs dégoûtants de n’importe qui. Certains ont peut-être évité les chiens. Je respire profondément et je serre Aïcha contre ma poitrine. Ils sont là, ce sont les autobus.

:: Le 06 octobre
Frontière sud de l’Europe. L’Espagne.
Ville Autonome de Melilla.
La clôture.
05.50 h

Nous sommes ici. Nous avons réussi. A nouveau, ils nous ont tiré dessus avec ces énormes cartouches de gaz. Je sens encore le bourdonnement retentir. Il y avait plusieurs hélicoptères occupant l’espace des deux côtés. Mes yeux ne cessent de piquer. Ces gaz peuvent te laisser aveugle.

Nous parvenons enfin aux commissariats. Nous sommes en sûreté. Donnons des forces à ceux qui sont en chemin.

:: Le 08 octobre
Frontière sud de l’Europe. L’Algérie. Désert du Sahara.
08.20 h

Tu dois choisir entre mourir dans le désert ou mourir fusillé dans les barbelés. Les morts se comptent déjà par dizaines. De faim et de soif. Condamnés au dehors. Ils ont ramené des milliers d’immigrants tandis que d’autres frères se trouvent dans des campements militaires. Il y a des femmes avec leurs bébés dans les bras. Beaucoup sont enceintes.

Je me souviens des morts et je me sens mourir aussi de l’intérieur. Les autobus s’arrêtèrent, les camions militaires et les jeeps arrivèrent. Ils nous séparèrent en petits groupes et ils nous ramenèrent dans le désert. Janik parle avec son téléphone portable. Il est parvenu à éviter les marocains. Il dit qu’ils s’essayent d’arrêter tout cela depuis l’autre côté. Il n’y a pas de temps. Chaque seconde de passer est une seconde de perdu. Les minutes filent.

Nous avons marché toute la nuit vers les lumières, certains de nous sont arrivés. Les militaires algériens nous ont donné de l’eau et de la nourriture. Pendant toute la nuit sont apparus des compagnons. D’autres non. Nous les avons perdus dans le désert. Le sable couvrira les corps de nos morts. Nous leur ferons payer pour ce massacre.

:: Le 26 octobre
Frontière sud de l’Europe. Le Maroc.
Aéroport militaire de Kenitra.

15.00 h

Nous sommes à nouveau emmenés au Mali, nous arriverons à Bamako ce soir. Johannes et les autres ont été transportés à Guelmín. Ils étaient des centaines.

Beaucoup d’entre-nous ont menti. Nous interchangeons nos noms avec ceux qui ont perdu la vie. Certains se sont déclarés sénégalais pour éviter d’être emmenés dans le désert. Ils étaient morts de peur.

Frontière sud de l’Europe. Le Maroc.
Campement militaire de Guelmín.

19.00 h

Il n’y a pas de services sanitaires. Il n’y a pas de douches où nous sommes. Ils ne cessent de surveiller le moindre de nos mouvements. Du pain avec du thé et un verre de lentilles pour toute la journée. Ils parlent du désert pour nous faire trembler. Nous portons en nous la douleur des autres.

:: Le 31 de octubre
Frontière sud de l’Europe. Le Maroc.
Campement militaire de Guelmín.

La Côte d’Ivoire, le Congo (RDC), la Sierra Leone et le Libéria. Nous avons tous demandé l’asile, ou mieux encore, nous l’avons tous hurlé : Asile ! Nous ne sommes pas écoutés. Les conditions ici sont insupportables. Nouvelles prisons du territoire de personne. Des prisons militaires. Nous sommes les prisonniers de la guerre de frontière, les expulsés de la possibilité, les sans noms.

Ils disent qu’après cela ils nous rapatrierons, condamnés à la mort. Ils ont laissé entrer les gouvernants de nos pays en guerre. Les mêmes politiques desquels nous fuions. Les puissants coopèrent pour soumettre les voyageurs. Ils leurs ont donné sur un plateau nos coordonnées (renseignements).

Ils nous restent encore nos corps en vie. C’est la seule chose qui nous reste. Grève de la faim. Il faudra qu’ils viennent nous aider ou nous enterrer tous. Cette guerre ne se terminera jamais. Nous reviendrons. Il faudra trouver un nouveau chemin, encore à nouveau.

Par Pilar Monsell. Málaga, Dècembre, 2005.

[Traduction par Slim]

Anuncios

Responder

Introduce tus datos o haz clic en un icono para iniciar sesión:

Logo de WordPress.com

Estás comentando usando tu cuenta de WordPress.com. Cerrar sesión / Cambiar )

Imagen de Twitter

Estás comentando usando tu cuenta de Twitter. Cerrar sesión / Cambiar )

Foto de Facebook

Estás comentando usando tu cuenta de Facebook. Cerrar sesión / Cambiar )

Google+ photo

Estás comentando usando tu cuenta de Google+. Cerrar sesión / Cambiar )

Conectando a %s